04 février 2007
Esprit Couleur Dada
Le courant dada est le courant d'art moderne qui me parle le plus. Les œuvres présentes dans ce mouvement artistique me font penser à un enfant blessé par la vie, un enfant révolté et perdu dans un monde qu’il ne reconnaît plus. Un monde où il n’y a plus aucun sens, où la mort est omniprésente. Un monde en totale mutation. Un monde en deuil, qui envoie sa jeunesse se faire tuer à la guerre [le mouvement est né durant la première guerre mondiale NDLR].
Je le sais, ses œuvres sont loin d’être belles au sens habituel. Mais elles sont enfantines, elles sont provocantes, elles sont tout et son contraire, elles sont de l’art et du non-art… Elles semblent parfois sans queue ni tête. Et pourtant, elles sont très sensées et réfléchies.
La poésie phonétique d’Hugo Ball, pour laver les mots de leur sens… Les Readymades de Duchamp, objets manufacturés dits « œuvres d’art »… Les collages de journaux, de détritus… Adieu à la technique picturale.
Mais bienvenue dans un art où la liberté d’expression est reine !
Dada veut laver les mots, les images de leur sens, pour en faire le deuil. Le deuil des morts, mais aussi du passé. Dada veut faire avancer le monde.
Dada nous parle : il amuse, il choque souvent (comment ça, c’est de l’art ?), il attriste aussi. Mais Dada ne peut laisser indifférent, et c’est cela sa force.
Personnellement, Dada me fait rire, me réjouis, me touche. Mais dada m’indigne aussi. J’aime, et je n’aime pas.
J’aime ce côté provocateur, ce côté joueur, ce côté interrogateur. Il bouscule nos convictions profondes. Il nous questionne, il questionne l’art, car l’art, finalement qu’est-ce que c’est ?
Dada me dérange aussi. Car il laisse transparaître la laideur et le non-sens du monde. Notre monde. Il me dérange, car il me montre qu’il n’est plus nécessaire de savoir dessiner pour faire une œuvre d’art, qu’il n’est même plus nécessaire de savoir CREER de ses mains.
Mais j’ai fait mon deuil des valeurs passées : car la beauté d’une âme me touche autant voire plus qu’une beauté plastique. Comme le dit Marcel Duchamp, « l’artiste s’exprime avec son âme, c’est à l’âme qu’il faut assimiler l’œuvre d’art ». J’aime particulièrement le message délivré par le Readymade malheureux de Marcel Duchamp (1919) : il l’avait fait faire par sa sœur, lui donnant ses consignes par courrier : elle devait attacher sur son balcon un livre de géométrie. C’est le vent qui avait pour tâche de choisir les pages, et donc les problèmes. Peu à peu, les intempéries ont déchiré, effacé les inscriptions sur les feuilles. Morale : avec le temps, les problèmes s’effacent…
Voir le manifeste cannibal dada par Picabia
L'art moderne, un autre regard
A l’aube du vingt-et-unième siècle, dans cette société d’hyperconsommation où les mots d’ordre sont « innovation » et « progrès », beaucoup de gens semblent pourtant encore se rattacher à une idée de l’art, me semble-t-il, un peu désuète ; très souvent, lorsque je viens à parler d’ « art moderne », j’entends : « ce n’est pas de l’art ». Mais pourquoi ? Sur quels critères se base-t-on ?
« L’art moderne, ce n’est pas beau », poursuit-on souvent.
Soit. Ce n’est pas la beauté revendiquée il y a un siècle. La Joconde face au Carré blanc sur fond blanc de Malévitch, ce n’est pas vraiment pareil.
Je demande alors à ce qu’on me définisse ce qu’est l’art (moi-même, j’aimerais bien le savoir…). Et j’ai pour réponse un silence, puis quelques noms lancés en vrac : « De Vinci, Raphaël… ». Et pourquoi tenez-vous tant à cette beauté d’antan ? Parce que les sujets étaient beaux et intemporels, et parce que les Maîtres avaient une maîtrise irréprochable de la copie de ces sujets. Je ne souhaite absolument pas prétendre que l’art du passé n’a aucun intérêt, bien sûr. Je trouve les toiles de De Vinci, de Caravage ou d’Uccello superbes et tout à fait dignes d’intérêt. Parce qu’il est vrai qu’on ne saurait rester de marbre devant une toile de Léonard de Vinci. D’ailleurs il n’y a qu’à observer le pouvoir quasi « hypnotique » qu’exerce la Joconde au musée du Louvre.
Mais pourquoi réduire l’art à une copie du réel ?
Comme a pu le dire Eugène Fromentin, « L'art de peindre n'est que l'art d'exprimer l'invisible par le visible ». J’aime cette définition de l’art, et c’est cela qui pour moi est beau.
J’ai envie de répondre à toutes ces personnes qui m’affirment que l’art est mort et qui me voient comme un être naïf qui s’est laissé « berner » par les beaux discours des peintres : voulez-vous bien mettre de côté, vous, toutes ces valeurs passéistes qui ont valeur de « normes », pour, enfin, apprendre à regarder ?
Les temps ont changé, le monde et les hommes également. Le visage de l’art a du évoluer.
Pourquoi l’art devrait-il continuer à reproduire la nature ? Comme le dit Hegel, si l’art n’a pour seule fin que d’imiter la nature avec ses moyens qui restent très limités, alors, pour reprendre ses termes, « il ne nous donne […] que la caricature de la vie ». La photographie et le cinéma sont plus aptes à remplir cette mission, aujourd’hui. Quoi de plus « parfait » dans la représentation du réel qu’une photographie ? Et c’est justement à cause de l’incomplétude des moyens de la peinture en matière de représentation fidèle de la nature que certaines religions telles que l’Islam interdisent toute reproduction picturale du vivant ou du divin.
Pour l’Islam, la peinture ne peut pas rivaliser avec la nature ; c’est pourquoi elle est abstraite. Elle utilise donc une sorte de « grammaire » des lignes et des couleurs. Albert Gayet, historien de l’art spécialiste d’art byzantin et copte, écrivait en 1893 à propos du langage de l’abstraction ornementale arabe : « L’horizontal reflète le calme, la méditation et l’extase ; la verticale, l’aspiration, l’élan de l’âme ; les obliques, la tristesse ou la joie, selon qu’elles soient concentriques ou expansives relativement à la perpendiculaire à l’horizon ». Frantisek Kupka, artiste influencé par les arts de l’Islam, qualifie cette abstraction ornementale de « chant lyrique de l’esprit ». Cet art cherche donc à rendre visible l’invisible, c’est-à-dire les élans de l’âme, mission dont s’investiront les peintres modernes tels que Kandinsky ou Klee. Preuve que l’appréhension de l’art dépend de valeurs, de facteurs socio-culturels dont il faudrait parfois savoir s’affranchir, afin d’apprendre à regarder. 
Durant des milliers d’années, la peinture occidentale a été au service de la mise en valeur du pouvoir (de l’Eglise, de la noblesse). Au vingtième siècle, l’artiste, et même plutôt l’homme avant l’artiste s’exprime. Le peintre occidental, au vingtième siècle, délaissé au profit de la photographie, délesté de son ancien rôle de médiateur entre le pouvoir et le peuple, peut exprimer son sentiment sur sa société. Il peut s’en réjouir… ou s’en révolter. Oui, car le monde n’est pas si beau, si calme que les peintures anciennes pouvaient le montrer. Ce monde est doté de toutes les contradictions, ce monde est humain. Et montrer ce qui est humain, c’est montrer toutes ses facettes : la beauté, l’horreur, la tristesse… Finalement l’art moderne est sans doute l’art le plus réaliste, car il ne voile pas les choses sous des sujets irréels, intemporels, toujours beaux, toujours parfaits. Le réalisme du sujet s’est substitué au réalisme de la technique artistique. L’artiste, enfin, est libre, l’Etat, le pouvoir n’exerce plus sa censure. Et cet artiste nous tend la main. Car il nous parle et il parle de nous.
Ce que j’aime et ai appris à aimer, moi, dans l’art moderne, c’est sa faculté à rendre visible, comme dirait Klee. A mon sens, l’Histoire en apporte autant sur l’art que l’art nous en apprend sur une Histoire faite par des hommes. L’art nous apprend sur l’homme. Et c’est cela pour moi l’esthétique (aisthêtikos en grec), car il me fait sentir des choses parfois indicibles.
Les avant-gardes sont très nombreuses entre la fin du dix-neuvième et la moitié de vingtième siècle. Et même si bien sûr l’histoire de l’art est faite de courants artistiques qui ont été à la mode à telle ou telle époque donnée, chaque œuvre que j’ai pu voir ou presque était originale, chaque artiste donnait un peu de lui-même, argumentant sur sa façon de voir l’art, comme s’il expliquait son langage pictural et par extension, sa vision du monde.
Il n’y a qu’à voir comme les courants artistiques du début du vingtième siècle se répondent, s’apportent, s’opposent. La recherche sur les couleurs des Impressionnistes ont abouti au fauvisme (l’éclatement, la libération de la couleur) qui a laissé place à l’abstraction de Kandinsky, basé sur un langage pur de la couleur. A Kandinsky s’est opposé Marcel Duchamp qui, désillusionné au cours de sa vie sur la question de l’art dans une société industrielle et capitaliste, a mis fin à toute création manuelle, pour ne mettre en valeur que l’esprit lui-même de l’artiste.
L’art moderne est une quête, celle de la liberté.
Oui, il y a une beauté, car il y a une âme dans l’art moderne.
Il suffit juste d’oublier ce que l’on connaissait…
… et d’ouvrir ses yeux.

